Une journée sous le Niqab : de la rue au Sex-Shop

De noir vêtues, les voilées intégrales masquent leur personnalité en couvrant leur visage. En les cantonnant à un rôle de dévotes inhibées et sans pulsions, la société écope ainsi d’un rôle de castratrice. Mais que se passe-t-il de l’autre côté du rideau ? Récit, toutes voiles dehors.

Que se passerait-il si une burqette décidait d’aller au sex-shop ? Poser la question, c’est se heurter à une perplexité initiale pour le moins révélatrice : Pourquoi donc irait-elle au sex-shop ? Dans une société laïque où religion est synonyme d’interdits et bigoterie de chasteté, une voilée intégrale est imaginée asexuée, dédiant sa vie à l’adoration d’un Dieu et d’un mari. Ni à voile ni à vapeur, donc. Pourtant, si le Coran fustige fermement les pratiques hors du cadre du mariage, il préconise néanmoins l’épanouissement sexuel au sein d’un couple marié. Aussi, seules deux pratiques sont explicitement condamnées : la sodomie et les rapports sexuels durant les périodes menstruelles. Dans ces conditions, la sexualité d’un couple musulman, fût-il radical, est bel et bien présente. Et comme pimenter la vie sexuelle légitime d’un couple incombe à la femme, soucieuse qu’elle est d’éviter les tentations extérieures et déloyales à son époux, la question de la procuration des petits grains de sel sensuel se pose.

Afin d’y répondre, je décide de me mettre dans la peau d’une femme en Niqab souhaitant acheter de quoi agrémenter sa sexualité conjugale. Crédibilité vestimentaire oblige, j’enfile ma panoplie d’islamiste en herbe : Voile, gants, chaussettes noires et même grelots aux chevilles ; grelots qui ont le bon goût délateur de tinter si je bouge trop vite. Un accessoire probablement indispensable pour que les maris jaloux puissent statuer de la capacité de leur épouse à ne pas attirer l’attention. Ne dépassent de mon Niqab que mes yeux, non maquillés ; et mon reflet dans le miroir me vaut un pincement au cœur : je ne me reconnais pas en cette tache d’encre. Courbe et chair cachées, silhouette fantomatique et uniforme. J’évite un sac à main pour ne pas contrarier les lignes épurées qui me représentent. Prévoyant un éventuel contrôle d’identité, je planque dans les poches de mon pantalon (noir) ma carte d’identité, et garde à la main un porte-cartes contenant pass Navigo et une carte de crédit. Le téléphone, en revanche, me semble d’une inutilité flagrante : A quoi bon garder un téléphone tactile lorsque l’on porte une épaisse paire de gants ?

  • Cloches sonnées

À peine descendue dans la rue, les réactions confirment ce que mon miroir m’avait suggéré : Ce n’est pas moi. Le cinquième arrondissement a beau abriter la mosquée de paris en son sein, la population, assez distinguée, méprise suffisamment le camping pour honnir toute tente ambulante. J’essaie de garder la démarche digne, ce qui s’avère plus compliqué que prévu. Marcher avec un niqab est un exercice réellement peu aisé. Non seulement le drap en toile flotte autour des jambes et alourdit la démarche, mais la visibilité est sensiblement réduite. Les angles latéraux sont pour ainsi dire morts et je me retrouve à tourner de la tête de manière caricaturale, sous le regard amusé des uns et effrayé des autres. Direction Châtelet, la ligne 7 est peu bondée. Je choisis donc un strapontin à côté d’une dame d’une quarantaine d’années, aux yeux et cheveux ternes. Elle trouve utile de se lever ostensiblement de son siège pour s’accrocher à la barre centrale. Vexée, j’égrène un chapelet en argent pour me donner contenance. Bientôt Châtelet, je me lève. Et me prends lamentablement les pieds dans le Niqab. La chute est aussi brutale que risible. Les grelots tintent vigoureusement, et des rires étouffés se font entendre. Résignée, je me lève tant bien que mal en essayant de garder la face, aussi masquée soit-elle. Je suis une source de moqueries, un trésor de ridicule sonnant et trébuchant. Le changement est pénible à Châtelet, mais je préfère longer les murs lentement plutôt que d’emprunter les tapis roulants. Ligne 14. La mauvaise odeur habituelle gêne moins que la question d’un enfant sur les ninjas. Ninja. J’avais déjà du mal à marcher, et l’idée de me battre ainsi fagotée me fait encore sourire au changement à Saint-Lazare. Ligne 13, les gens sont curieusement plus indulgents. La population est plus cosmopolite, mais même habillée de noir, je suis haute-en-couleurs au milieu de ces voyageurs aux tenues bariolées. On me regarde moins, et la seule vieille qui me dévisage avec insistance le fait avec compassion. Les autres se contentent de jeter des regards furtifs de temps en temps. Je ne suscite cependant pas l’indifférence, et commence à être exténuée et à ployer sous le regard inquisiteur des autres. Place de Clichy, enfin. La chaleur était étouffante dans la rame, et le mauvais tissu de mon voile ne m’aide en rien. Je marche doucement vers Pigalle, et déambule les rues à la recherche d’une devanture de sex-shop avenante. Mes angles morts m’obligent toujours à tourner la tête de manière peu discrète. La psychose du terrorisme aidant probablement, certains passants s’inquiètent. Logique. Tout corbeau est oiseau de mauvais augure. D’autres se contentent d’un sourire goguenard et de coups de coude dans les côtes. Il faut dire que mon apparence dénotait avec le quartier et sa mythique connotation, et que le seul lien entre le quartier du moulin rouge et ma personne était le sac de farine qui me servait d’accoutrement.

  • Pigalle

Premier sex-shop. J’entre avec hésitation, et salue de manière audible les personnes présentes : un couple gay, une blonde désœuvrée aux yeux rouges et une dame à la caisse. Personne ne répond à mon salut. Pire, le couple sort précipitamment. La vendeuse me jette un regard mauvais, et la blonde continue d’hésiter entre deux bouteilles de Poppers. Cinq minutes plus tard, l’atmosphère est toujours aussi pesante. Mal à l’aise, je me décide à chercher un autre magasin. Je longe de nouveau les rues, et alors que je m’apprêtais à pousser la porte d’un autre sex-shop, je récolte un classique compliment sur mes yeux. L’ironie est perceptible, mais je ne réagis pas.« Bonjour ». Le sex-shop est vide, mais le vendeur rend la politesse. Il a des airs de brave type rougeaud et une bonhomie engageante qui me mettent immédiatement à l’aise. Il me regarde du coin de l’œil flâner au milieu des présentoirs. Un lubrifiant à base de silicone à la main, je lui demande d’une petite voix s’il est Hallal ». Sa réaction me désarçonne : « Êtes-vous mineure ? ». Ma voix fluette et ma petite taille trahissent un jeune âge, mais quand même. Vexée, j’affirme avoir vingt-deux ans et même ma carte d’identité pour le prouver. « Comment saurais-je que c’est bien vous ? ». Eclat de rire gras. Ses images romancées sur les jeunes filles orientales asservies me font tout de même sourire, et après un rapide topo sur mon jeune couple, que je décris comme passablement ouvert, je réitère ma question. Il m’avoue n’être ni habitué à ce genre de question ni à ce genre de clientèle, et se contente de me conseiller un lubrifiant à l’eau, plus adapté aux «peu habituées». Transaction effectuée, il me tend un sac d’une opacité bienvenue. Retour à place Monge tout aussi pénible que l’aller à Pigalle. J’enlève mon accoutrement et me sens vivre.

  • Fantôme du présent

En définitive, la fatigue morale est forte. Très forte. Même planquée derrière une armure, l’on assume mal le regard des autres. Regard assez pesant pour qu’une sortie aussi naturelle qu’une course coquine ne puisse se faire à pleines voiles.

PS : Ce texte a initialement écrit pour le magazine Snatch. Et n’a pas du tout été amusant en écrire.

En revanche, je me suis éclatée quelques jours auparavant, en déclinant le Niqab à ma façon. La légende est la trouvaille moqueuse de Monsieur  @Unpied : Mi-Pute Mi-Soumise.


Commentaires

  1. Lousia dit :

    Le texte est parfait, jusqu’à la photo-conclusion…

  2. lover_du_23 dit :

    Du journalisme total et déguisé, la classe américaine. Je suis à deux doigts non lubrifiés de te demander en mariage blanc.

  3. Issao dit :

    Excellent, très bon article, j’avais l’impression de tout suivre à côté !

  4. Maedusa dit :

    J’ai également trouvé ton article très intéressant, vraiment. Mais je ne comprends pas le pourquoi de la dernière photo, que je trouve profondément provocante et irrespectueuse…

  5. dominique dit :

    Ce que l’article met bien en scène, c’est le mépris des Parisien-nes pour une femme qu’ils ne peuvent approprier du regard. Paradoxalement, c’est la xénophobie bon enfant de ce projet (ridiculiser le port du niqab en le confrontant à l’industrie du sexe) qui vous est renvoyée et dont vous avez accepté – bravo pour cela – de reconnaître le poids. Dommage que la chute, décevante pour dire le moins, ait été laissée à un digne représentant de cette attitude raciste.

  6. Moom dit :

    Merci à tous. Vraiment.
    A ceux qui sont choqués par la photo, je dirais qu’elle ne fait que représenter deux visions opposées et pourtant semblablement ridicules et réductrices de la femme. Ce qui confère à cette photo un caractère que vous jugez provocateur est ce qui fait que je la trouve… drôle.
    C’est un clin d’oeil, donc.

  7. Anne dit :

    Je ne comprends pas que l’on puisse se prêter à ce genre d’exercice. Vous vous êtes déguisée, le temps d’un aller retour en métro. Doit-on applaudir ? Et tout cela pour vous rendre dans un Sex Shop, lieu hautement improbable pour une femme en Niqab, vous le savez certainement si vous avez pris le temps de vous intéresser aux préceptes qu’elles suivent. A part de la pure provocation, je ne vois pas l’interet de votre article.

    Vous ne pouvez pas un instant ressentir ou tenter d’approcher le psyché d’une femme en Niqab en gardant vos aprioris racistes (la foule bariolée etc) et sans vous éduquer sur la mystique de l’Islam.

    Ou alors votre article était une chronique mode, et je n’ai pas saisi son sens.

  8. Moom dit :

    Anne : Je n’ai fait que retranscrire ce que ça fait, de porter le Niqab, fût-ce durant un court trajet. L’expérience fût riche, autant en anecdotes qu’en émotions.
    Suis-je raciste ? Le mot « bariolé » a-t-il une connotation raciste ? Allons. Ce n’est même pas péjoratif. Faut-il avoir peur des mots, grands dieux….
    Quant à la mystique de l’Islam, je n’ai pas grandi en France mais dans un pays arabo-musulman. J’ai étudié dans des établissements religieux et j’ai fréquenté des musulmans. Dont des femmes asservies, dont des femmes consentantes. De là à parler de Niqab mystique, il y a un pas que franchent uniquement ceux qui ont une vision de l’Islam romancée.
    Quant au sex-shop, le choix est expliqué dans l’introduction et votre réaction ne fait que justifier l’opposition systématique Niqab-Sexualité. À tort. Surtout que ça relève plus du questionnement sincère que du pari de collégien. De plus, aux dernières nouvelles, je n’ai demandé qu’un lubrifiant, pas un set latex et cravaches que j’aurais trimballé allègrement en public.

  9. Anne dit :

    Il ne m’est jamais venu à l’esprit d’opposer Niqab et sexualité. Je doute juste qu’une femme qui cherche la modestie vestimentaire et comportementale, qui fuit la compagnie des autres hommes pour s’assurer de leur pureté, se rende dans un sex shop. De plus, il est étonnant à mon sens d’allier Sex Shop et sexualité. Il me semble qu’on baisait fort bien sans canard vibrant.

    Le « raciste » est sans doute un peu fort. Je trouve juste la description de votre montée vers le Nord de Paris particulièrement pleine de clichés. Il aurait été intéressant de connaître votre ressenti si vous vous étiez promenée sur les Champs Elysées, dans la peau d’une riche saoudienne en voyage.

    Quand au Niqab mystique, je ne connais de l’Islam que ce que je vois, ce que j’entends et ce que j’apprends à accepter. Les femmes autour de moi, mes voisines, mes amies, portent différentes formes de voiles, des plus discrets aux plus imposants, et se couvrent pour des raisons bien plus compliquées qu’un simple asservissement conjugal.

  10. LaNe dit :

    Etrangement, la tenue de ta photo est portée par certaines femmes. J’exagère un peu, mais j’ai vu en Tunisie des femmes voilées (simple voile, pas le niqab, je ne connais pas la bonne appellation pour celui qui couvre seulement les cheveux) qui portaient mini jupe et talons. J’avoue que ça m’a fait ‘bizarre’ car l’image donnée par le port du voiole (et autres) est plutôt de masquer une certaine ‘intimité’. Mais ce qui est intime pour nous occidentaux ne l’est peut être pas pour un oriental ?
    En bref, si il y a un filtre évident de ton point de vue. Pigalle n’est pas le seul coin où on trouve des sex shops, et prenant la ligne 13 tous les jours je ne la trouve pas si ‘bariolée’, ton article et ton expérience restent cependant très intéressantes. Merci pour avoir partagé ça

  11. Tchit dit :

    Article génial et bien écrit. Un vrai bonheur à lire. Et tu as été courageuse.
    2 réactions intéressantes : celle du vendeur du 2nd sex-shop, qui a l’air plus respectueux que les autres personnages.
    Et certains commentaires, comme ceux d’Anne… qui montrent plus de limites que d’ouverture d’esprit.

  12. Patou dit :

    Hey Moum’
    J’ai bien aimé ton article. Félicitations!
    Il faut du courage pour faire ça, car même si on est voilées je me doute qu’on doit sentir honte en tombant au sol au métro!

  13. Mireille dit :

    Quelqu’un qui n’approuve pas ne signifie pas une limite d’ouverture d’esprit…

    Je croyais que tu habitais à Nice ?

  14. Unpied dit :

    C’est moi le digne représentant de l’attitude raciste ou j’ai mal compris ?

    En tout cas, l’article est drôlement bien écrit et m’a donné l’impression que c’était moi qui me trouvais sous ce niqab.
    En revanche, je ne pense pas que ce soit forcément représentatif de ce que peut ressentir une femme habituée à vivre quotidiennement comme cela (rien que la chute dans le métro est très « noobs »).
    Mais franchement, ça n’a pas dû être facile à faire, même le temps d’une après-midi. Je ne sais pas si j’aurais supporté le poids des regards.

  15. Zed dit :

    Article intéressant mais pas nouveau.
    Il suffit de voir l’Arabie Saoudite où le sexe bien que publiquement caché est, tout comme en occident, un marché très lucratif. Il y a des Sex-shop exclusivement réservés aux femmes… Et ce ne sont pas des lubrifiants qu’elles achètent.

    Ce qui ressort, à mes yeux, de l’article c’est la réaction du second vendeur : il fait bien son boulot.

  16. Lo. dit :

    Moi je trouve ça trés intéressant et assez courageux! Faut le faire quoi!
    D’accord avec Zed: les pays arabes sont les plus grands acheteurs en matière de sex-shop!surtout ceux où le port du voile intégral est obligatoire…
    Tu as du te sentir mal à l’aise d’être épiée comme ça! Mais d’un côté ces femmes-là savent que ça choque bcp de français et que c’est pour eux une marque de soumission!
    A part ça je trouve ton article super bien écrit et puis encore bravo c’est super courageux!

Trackbacks/Pingbacks

  1. [...] Une journée sous le niqab, vue et vécue par Moom : Ou comment le regard des autres est bien plus lourd d’a-priori que [...]

Répondre