Ecrits Vains

Beaucoup avouent être soulagés en écrivant. N’en déplaise à Michel Sardou, la vie ce serait plus marrant, non en chantant, mais en raturant. Quel bonheur, disent-ils, de mettre des mots sur des sentiments. Ces assertions auraient certainement eu un certain poids si les individus qui les assenaient n’étaient pas foncièrement de mauvais écrivains. Ces chantres de la médiocrité littéraire, de par leur approche totalement niaise de l’écriture, pondent des écrits aussi mornes et inhabités que leurs propres personnes.

Ne parlons pas des écrits objectifs. Un écrit objectif n’est pas ravissant ; il ne virera jamais ni à l’excellence unanime ni à la sournoise subversion. L’écrit objectif est résolument petit-bourgeois. Peut-être brillant, précis mais certainement pas génial.

Parlons de l’écriture subjective qui, elle, ne se prête pas à l’indifférence. Elle engendre des postures et des impostures qui s’articulent étrangement autour… de la vie.



D’une part, nous avons des optimistes convaincus et peu convaincants. Des cruches envoient leur bonheur sirupeux à la gueule des gens. Le monde leur sourit, le soleil les illumine, les oiseaux leurs adressent des gazouillis, les coccinelles les caressent et même les automobilistes parisiens les laissent passer. Parce qu’un bébé chat est léché par un chiot, on en déduit que le monde n’est pas un principe hostile, et que la vie est belle. Et tirlala. De l’écriture comme maladroite propagande au service du bonheur-dictateur : Vous DEVEZ être heureux. (Hérauts de la médiocrité littéraire optimiste : Gavalda, Lévy, Coelho)

D’autre part, nous avons les faux-poètes maudits. La propension à paraître plus torturé qu’on ne l’est déjà naît généralement au lycée. En effet, certains sont scandaleusement desservis par leur sale gueule, et en sont logiquement malheureux. Mal dans leur peau boutonneuse, ils décident de retranscrire ce mal-être. Non en faisant acte de courage, en témoignant d’honnêteté intellectuelle et en écrivant noir sur blanc que c’est dur d’être laid ; mais en s’attribuant des pensées profondes et des questions existentielles dont ils n’ont sincèrement rien à branler. Leur problème, c’est leur tronche, pas le sens de la vie. Mais l’écrire pour soi ou pour les autres n’aide pas à pécho. Le côté écorché vif, en revanche, ça plaît à certaines connasses. Autant tenter le coup.

Ecrivaillon, je me permets de te donner des conseils. Un peu comme avec les conseillers d’orientation, la question n’est pas de savoir si je suis bien placée pour te donner des conseils, mais de savoir si tu es bien placé pour en recevoir. La réponse est oui.

N’écris pas pour disserter sur TA Vie, on s’en moque. N’écris pas pour disserter sur LA vie non plus, remarque. Ce n’est pas la peine de te sentir investi de la mission chiante qu’est la disgression sur la vie. On s’en fout de ton doute existentiel de merde parce que tu as vu Inception, de ta vision du bonheur, et a fortiori, de ton bonheur. Surtout que ta crédibilité est sérieusement entamée étant donné que tu carbures au Prozac.

Et ne dis pas que tu te soulages quand tu écris. D’une, parce ça fait un peu métaphore scato. De deux, parce que tout le monde saura que tu n’écris pas vraiment. Si tu mets des mots sur tes émotions et que tu trouves l’exercice relaxant, soit tu t’es tellement peu foulé que tes mots sont édulcorés soit ce sont tes émotions qui le sont.

Si après ces conseils tu ne sais pas sur quoi et pourquoi tu écrirais, pose ta plume. Et décore ton serre-tête avec, ma chérie.

Un auteur qui n’est pas exalté et submergé par son sujet n’accouchera de rien de génial. Mea Culpa : je retire l’analogie de l’accouchement. Un texte n’est pas un bébé. Malgré la série d’infanticides au Nord de la France, la norme veut qu’un bébé, aussi moche et idiot soit-il, ne finisse pas à la poubelle, même après mûre réflexion. Oui, la Loi est cruelle.

Non. Le texte est un univers où rien n’est modéré, ni le noir, ni le blanc, ni même le gris ; un univers que l’on peint à grands coups de pinceaux et de passion. Un clavier à la main est une responsabilité effroyable et est source d’un dilemme divin. On crée un monde, le nôtre. Et ce monde est orgueil : ce monde se doit d’être parfait parce c’est notre création. L’égo en est l’origine, l’excellence doit en être la conclusion. C’est donc passé un seuil d’autosatisfaction que la vanité finale s’invite : la publication ; notre création mérite d’être montrée à autrui. Ceux qui n’aiment pas méritent les punitions d’opinion suprêmes : les insultes ou l’indifférence feinte. Au bûcher les hérétiques et les sorcières ; nous avons tous un penchant pour le totalitarisme dès lors que ça arrange notre petite gueule.

Un texte est le fruit de la passion, et en écriture comme en amour, on ne peut être passionné si on ne souffre de ce que l’on aime. L’amour est fondamentalement vache.

D’autres, pour briller à peu de frais, reprennent les niaiseux suscités qui assurent que « la vie, c’est moins désespérant en écrivant » et affirment que l’écriture est une pute. Une pute se laisse amadouer alors que l’écriture est invariablement indépendante. Certes, dans le cas des nègres, elle s’achète, mais Paul-Loup Sulitzer connaît mieux le sujet que moi. Non, dans l’absolu, l’écriture serait plutôt LA petite amie capricieuse, parce qu’elle se sait adulée. La petite amie jolie et intelligente, le précieux faire-valoir conscient de sa valeur. Certains jouent son jeu, tentent constamment de se montrer à sa hauteur et d’adopter une posture de scribouillard méchu pour ne pas lui faire honte. Ils s’enferment dans un carcan, et deviennent les putes de l’écriture. À se donner un genre, ils y laissent des plumes ; la leur, surtout.

Maintenant, on peut se poser la question de savoir si je suis bien placée pour donner des leçons. Non. Pour tout vous avouer, je n’aime pas écrire.


Commentaires

  1. lover_du_poil dit :

    C’était vraiment très intéressant.

    J’ai toujours eu du mal avec la branlette mentale des lettreux qui prenait lieu de torture du dimanche à travers la question « Pour qui écrit-on ? » Un bon livre n’est pas une psychanalayse, je me permettrai même de plagier un article en cours que je n’arrive pas à finir parce que je suis une grosse larve, « quand je lis quelque chose, je veux qu’on joue avec moi, pas qu’on s’allonge sur mon sofa et que je prenne des notes ».

    Le problème, quand on écrit un livre, c’est que c’est trop facile de penser qu’on se surpasse et qu’on pond quelque chose de terrible alors qu’on plonge les deux pieds dans le cliché avec un sourire gros comme une police d’écriture d’Amélie Nothomb. Et, peu à peu, naissent ainsi des auteurs qui se congratulent la moule, livrant leur propre interprétation de la vie dans un livre dont ils seraient les seuls légitimes à avoir la clef, laissant sur le perron la seule véritable raison d’être de la littérature: les lecteurs.

    Ainsi, en ces belles journées de XXIe siècle, lire et écrire en France est devenu le privilège de quelques wannabe psychanalistes, mettant au ban une des valeurs pourtant fondatrices de la discipline: l’art de raconter une histoire, et de faire vivre aux lecteurs une expérience qui cherchera, même le plus modestement possible, à les transformer.

  2. Juanolito dit :

    Par l’analogie avec le terme de « passion » vous semblez vouloir faire référence à la catharsis, me trompe-je ? Qui est une aussi un des fondements du rôle de la littérature, bien qu’on ait longtemps usé de ce terme de « catharsis » pour le théâtre. Ah d’ailleurs j’ai employé le terme de littérature, qui est peut-être mal à propos par rapport à votre article, car vous semblez justement opérer une distinction entre la littérature et la non-littérature qui essaie de se voir comme telle. Ou bien si nous sommes un peu plus tolérants avec les scribouillards, peut-être pourrions-nous employer les termes de Littérature (voyez le L majuscule) et littérature (sans L majuscule). Au moins, cette méthode de distinction ne froissera pas, à l’oral, nos chers pseudo-écrivains pendant leur passage télé…

  3. lover_du_poil dit :

    Tout ce qui est écrit est littérature. Il y a de la bonne littérature, et de la mauvaise littérature. Faire une distinction entre « littérature » et « non-littérature », c’est limite. Enfin, j’attends de voir sur quels critères est possible la distinction, mais je connais un mec qui a récemment fait pareil avec l’origine étrangère des français. (tu le sens venir mon gros Godwin ?)

  4. Lousia dit :

    Je me suis endormie au milieu de cet article. Tu me racontera la fin ?

  5. Juanolito dit :

    Alors dès lors je propose d’opérer un tri entre ce qui est de la littérature d’un côté et ce qui est de l’ »alittérature » (vous me permettrez ce néologisme j’espère) de l’autre, de même qu’il existe la pesanteur et l’apesanteur.
    Concernant le débat sur l’identité nationale je vois pas trop ce que ça vient faire là-dedans, mais bon…

  6. lover_du_poil dit :

    Qu’est-ce que la littérature ? Qu’est-ce que l’alittérature ? Quelle distinction opères-tu entre les deux ? Sur quels critères ? Sur quelle légitimité ? J’ai l’impression que la réponse qui va poindre sera trop proche de « la techno, c’est pas de la musique » que me sortait ma grand-mère en 1998.

    Au reste, il n’y avait pas de débat sur l’identité nationale, juste une expression brute et à fleur de peau de mes capacités trollistiques incontestées.

  7. Moom dit :

    Je suis sur mon téléphone , donc je ne peux pas tellement participer au débat à part pour dire que je suis plutôt d’accord avec le lover (adieu crédibilité) et dire à Lou de retourner lire des billets sur la photo de mariage. :-)

  8. Athos dit :

    Procures-toi d’urgence « La petite marchande de prose » de Daniel Pennac.

  9. Lousia dit :

    Moom, les billets sur la photo de mariage ont au moins le mérite de me faire ricaner.

  10. Moom dit :

    C’est ce que disent les gens qui regardent M6 au lieu d’Arte. Hin hin.

  11. Louping dit :

    La fin rappelle un peu « La beauté » de Baudelaire, non ?

  12. bregman dit :

    Je me suis bien marré à la lecture de cette prose pleine de venin, et c’est vraiment parce que je n’ai pas peur des serpents que j’ose indiquer le lien de mon site web !
    Tu n’aimes pas écrire ? Moi, j’aime pas lire… et ça fait deux menteurs.

  13. westboy dit :

    Tiens un pamphlet sur les gugusses qui se « catharsisent » en écrivant des niaiseries… (tiens coelho, tiens lévy…t’as oublié musso (+ werber?) et les auteurs de la bibliothèque rose).
    Le seul point commun entre tous les écrits qu’ils soient bons ou médiocres, ambitieux ou pas, originaux ou ressassant des dilemmes que l’homme ressasse pour le plaisir traditionnel de ressasser, niais à en vomir ou moins niais (après tout c’est subjectif) ; en effet c’est qu’au delà de l’envie de partager, un écrit est très souvent porté par les ailes du besoin de reconnaissance. Quelque soit le niveau d’étude de ton double symbolique (l’oeil incquisiteur et critique qui juge ton oeuvre à ta place tout en étant toi), écrire c’est comme une dose d’adrénaline amoureuse que tu t’envoies à tes fesses, un shoot à coup de stylos et de pages et de touches qui tapotent, un substitut à la masturbation jouissif qui te dit « c’est bien mon petit… ». Comment peut-on progresser et acquérir un style en écriture sans prendre un certain plaisir? C’est pour ça que t’aimes pas écrire? Un type qui aime pas écrire et qui fait un blog avec des articles ça me rappelle le jour où on m’a surpris à m’astiquer (mastiquer?^^) le manche dans les wc à 14 ans et que j’ai fait dans un sursaut : « non c’est pas moi ». Merde quoi… c’est bon de se vider.

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