Intellectualisation massive

Nous fûmes avisés : le succès des antidépresseurs et des pilules euphorisantes annonçait sans détour que notre si merveilleuse et prodigieuse époque porterait immanquablement le sceau d’un désespoir ambiant. Bien trop imbus de notre personne et trop centrés sur notre passionnante vie, nous ne prêtons guère d’importance aux statistiques concernant les quelques suicidaires et insatisfaits de la vie habituels. Après tout, si darwinisme il y a, il est tout à fait normal qu’il s’attelle autant à l’évolution des espèces qu’à l’évolution des individus et à leur ascension dans la société – D’ailleurs, le darwinisme social servit de base à quelques idéologies particulièrement vomitives comme l’impérialisme, l’eugénisme ou encore ce cher nazisme. Si les plus forts seulement peuvent survivre, les autres ne sont que des brebis galeuses, sacrifiées au nom de la sacro-sainte évolution et d’un Bien collectif ; nous devrions donc n’en avoir cure. Et nous ne en sommes point soucié, en effet, jusqu’à la révélation évidente d’une vérité certaine et assurément non récente : la répétitivité intellectuelle. Le découragement, non content de son quota substantiel de victimes autodestructrices, s’avéra gourmand de créativité. Voire carrément glouton, si l’on se réfère aux résultats : la créativité culturelle n’est plus. Ou presque plus, pour ne pas insulter quelques méritantes âmes. Deux questions se posent alors. Primo, quel est le rapport entre découragement et pénurie intellectuelle ? Réponse simple : lasses, les personnes croient que tout a été pensé, créé, réfléchi, et se contentent désormais d’attiédir le congelé, et de réchauffer le réchauffé. Secundo, pourquoi les statistiques ne nous secouent pas, mais la sécheresse inventive, si ? D’abord, parce que les statistiques sont des chiffres, et ôtent effrontément toute espèce d’humanité aux phénomènes exprimés. Ensuite, ce n’est pas l’engagement intellectuel qui en est la cause, mais l’effet de mode ; et l’effet de mode est tout puissant, est-il besoin de le rappeler ?
En effet, dans notre ère individualiste, où éthique et valeurs disparaissent progressivement*, une entité nouvelle obsède les esprit : l’intellectualisation. Ou plutôt, l’intellectualisation superficielle. Étant une mode guère plus profonde que les autres courants, l’intérêt pour l’intellect qu’elle véhicule n’est que surface et apparat, et ne trahit nullement un changement réel social. Ainsi, s’il est désormais chose commune que tout le monde se mette à tout intellectualiser tout le temps, il appert également que certains échouent lamentablement dans leur tentative risible d’acquérir un passeport culturel. Il est donc parfaitement probable de voir une ravissante greluche fieffée de plus de dix-huit ans soliloquer sur une Tyra Banks (Qui est-ce ?) moche sans maquillage et ayant Closer comme bible, déclarer à ses amies toutes aussi ravissantes qu’elle a largué Petit Ami n°4 car il n’était pas assez intelligent pour elle.
Mais ne nous attardons pas sur les truismes.
La répétitivité intellectuelle n’est honnie, au final, que parce que quelques personnes averties l’ont estimée désastreuse et parce qu’une pléthore d’autres personnes ont voulu se faire passer per fas et nefas pour des personnes de goût. Malheureux suivisme ! D’aucuns oublient, en effet, que de la stagnation naît la régression, et que l’apraxie réflexive trahit un malaise enfoui et inhérent à la société, qu’il est vital non de cataloguer, mais d’analyser. Et si la critique constructive devrait ravir, la critique non réfléchie désenchante instantanément.
À titre d’exemple, et dans un registre nettement plus léger, il n’est pas rare d’entendre un cinéphile de la dernière heure dénigrer « le cinéma actuel», estimé fort médiocre mais qu’il regarde avec intérêt.

Moralité : peu importe que la soupe qui nous est servie soit une soupe de navets, on ne devrait pas cracher dedans si on la mange.

Nissa

Lorsque l’on ne connaît pas Nice et que l’on ne se fie qu’au site Internet de la côte d’Azur, qui en parle comme d’une ville au patrimoine imposant, on serait tenté de croire que Oui, Nice ferait une bonne capitale de la culture. Malheureusement, la réalité s’avère toute autre, pour peu que l’on y ait séjourné plus d’une quinzaine de jours : Nice est aussi apte à symboliser la culture que la tecktonik l’esprit critique. Il est évidemment impossible de nier que la ville compte en son sein quelques musées et oeuvres d’art contemporain (comme l’hideuse sculpture industrielle d’un jaune criard de l’arrière-pays de Nice ; illustration à venir), mais il est hypocrite, voire rigoureusement mensonger, de pousser l’hyperbole jusqu’à affirmer qu’elle en regorge.
Car, quand on évoque Nice, l’on est à mille lieues d’y associer culture, musées ou sculputure, aussi laide soit-elle ; l’on pense plutôt à la plage (et à ses foutus galets), aux riches pédants, au soleil tapageur, aux dragueurs tout aussi tapageurs, à la vie de nuit et son lot de petits cons, et aux déguisements urbains fashion victims. Les fashion victims sont les seules victimes fières de l’être. Ce tableau a ce petit quelque chose de grotesque mais de tellement pathétique, qui attire inévitablement la compassion (on imagine la vieille tête de turc du lycée, l’objet de tous les supplices, sortir de la douche des garçons en boitillant, un tube de vaseline fièrement mis en évidence).

Comment peut-on nommer capitale de la culture européenne une ville dont les habitants s’enorgueillissent d’être les précurseurs des meilleures modes en France, modes importées directement d’Italie ? Comment peut-on qualifier de culturelle la cité où la superficialité est à son apogée ?
En effet, la jeunesse niçoise fait partie de ces populations suffisamment optimistes pour s’imaginer qu’un soin vestimentaire sortant de l’ordinaire (et dérivant vaniteusement dans le ridicule) peut faire excuser un manque absolu d’idées. Sans vouloir généraliser (puisque généraliser, c’est être intolérant, et l’intolérance c’est caca-boudin et en plus, ça tue le dialogue, et que tuer le dialogue, c’est caca-boudin bis), la fatuité est un leitmotiv collectif, et le stéréotype un idéal à atteindre.

Ratés de la démocratie

La démocratie, cette oppression du peuple par le peuple, système imparfait mais qui reste indiscutablement le meilleur, crée quelques excès sinon effarants, ridicules. Le peuple, jadis docile, est désormais mû par le désir de voter ab hoc et ab hac, avec cette énergique enthousiasme propre aux adolescents à l’anarchisme naissant.
Le monde moderne tout comme l’un peu moins moderne, avec son amour des élections, a généré de monstrueuses âneries politiques – Hitler, Bush, Schwarzenegger, Sarkozy et Royal au deuxième tour des élections législatives françaises – et de nombreuses absurdités et blasphèmes artistiques. Passons sur les élections parfaitement inutiles, qui exaltent cependant le peuple : comme le fort médiatique concours de dindes, Miss France, massivement suivi par un poulailler surexcité et écervelé ; et revenons-en aux réels affronts impardonnables. Par exemple, la Star Academy, et Co, où la popularité est plus importante que le talent, où le public vote pour la personne (personnage serait un tantinet plus approprié) et non pour l’artiste.
Autre stupidité effarante, insulte aberrante à l’esthétisme et au patrimoine : les élections des nouvelles merveilles du monde. Ne nous attardons point sur l’objectivité inexistante du projet, lancé par des étasuniens et focalisé majoritairement sur des ouvrages sur le continent américain, mais délectons-nous plutôt des critères de sélection (avant-gardisme, modernité, ingéniosité physique) qui omettent toute notion d’esthétisme.
Repassez pour les merveilles, et merci.

Une élection grotesque se renouvelle depuis longtemps : l’élection de la capitale de la culture européenne. Quintessence de la sottise que voilà ! Capitale de la culture. Explications sur cet obscur concept ? Chaque ville est durant une année, une capitale de la culture. Un titre qui ne signifie intrinsèquement rien, mais qui sera du plus bel effet sur des pancartes placés un peu partout et qui fera de ladite cité le pied-à-terre de beaucoup d’artistes – un peu comme les mondanités, le temps d’une année, de la gagnante du concours de dindes cité plus haut. C’est bien, c’est beau, c’est émouvant… tous ces transports de culture hors-frontières, mais quels sont les critères ? Que signifie ce diplôme pseudo-prestigieux mais qui fait le tour de toutes les mains ?

Jeunes et cons

Le développement polyvalent des liens d’interdépendance entre hommes est à son apogée. Aux portes de la mondialisation, les plus utopistes ont cru en l’extension effective de la notion de citoyen du monde : une identité pacifiste rejetant l’essence même des frontières, des pays et des clivages entre les hommes. Une philosophie stoïcienne qui repousse toute discrimination qui se baserait sur les croyances, l’origine ou le sexe. Ironie du sort : l’intolérance et le sectarisme atteignent justement des sommets vertigineux : le terrorisme islamiste, la polémique enflammée –c’est le cas de le dire- des caricatures de Mahomet, le communautarisme de la gay pride et afin de passer de Scylla en Charybde, le phénomène intrigant des nationalités à la mode. Désormais, et comme si les gouvernements ne se chargeaient pas suffisamment de séparer les humains, la citoyenneté revêt une autre importance : la tendance. Il est communément admis qu’être italien, africain, maghrébin ou polonais confère un prestige propre charmer les puceaux amateurs de commentaires jouissifs sur les stars de la skyblogosphère française et à flatter les jeunes dont les sources de satisfaction se limitent à un critère aussi dérisoire que la nationalité. Les mots polak, rital, rebeu et black fleurissent sur internet comme de la mauvaise herbe; de la mauvaise herbe, exactement. De vils parasites indésirables mais qui font immanquablement partie du paysage.

En effet, appartenir à tel ou tel pays est source d’une superbe et d’une fierté fort peu spirituelles. S’enorgueillir d’une origine ethnique où le mérite est inexistant est une marque manieste de renonciation au bon sens. Des ces burlesques causes naissent des conséquences non moins risibles. Le vingt-et-unième siècle aura ainsi connu une vogue des plus ridicules, pour être politiquement correct : la recherche constante d’une appartenance aux pays branchés ou dits exotiques. Les précurseurs comme les suiveurs de cette mode semblent oublier que s’il pouvait n’exister qu’un concept de relatif, ce serait bien l’exotisme. Une quête basse et continue des gènes oubliés pour avoir l’apanage d’exposer sur son skyblog un photomontage avecle drapeau dudit pays (avec le numéro du département s’il vous plaît !).Des tendances anodines qui pourraient fort bien trahir un esprit compartimentaliste chez une jeunesse individualiste qui cherche la distinction à tout prix, sans avoir la présence d’esprit qui va avec. Triste.

Marie-Antoinette

Autant l’annoncer d’emblée : je vais paraître grossière. Parce que c’est être artistiquement incorrect, ces temps-ci, que de ne point s’extasier béatement devant le talent de Mademoiselle Coppola, parce que c’est faire preuve d’un blâmable mauvais goût et d’un perfectionnisme désuet que de ne pas s’enthousiasmer outre mesure devant les anachronismes, même imbéciles, d’une estimée et prétendue prodige de la réalisation. Anchronismes qui caractérisent de manière particulièrement pénible la récente réalisation de la cadette Coppola : Marie-Antoinette.

L’affiche annonce littéralement la couleur du film : du rose, et du mauvais. La police des caractères du titre figurant dans l’affiche, bien fuschia, laisse quant à elle présager le pire en matières d’anachronismes : du jeunisme à coup sûr lamentable. Cette désagréable impression est promptement confirmée : une bande son singulièrement médiocre en raison d’une voix éraillée et d’accords de guitares qui ne brille que dans la banalité. De la pop-rock pitoyable en somme, qui réussirait presque à faire passer les membres de Tokio Hotel pour des génies de la musique. Un jeunisme si déphasé et tellement imposé qu’il tombe dans le consensuel le plus plat : plus tard, des converse couleur bleu-violet trôneront effrontément auprès de quelques merveilles de la Haute Chaussure tandis que des parisiens du dix-neuvième siècle danseront allègrement sur la même pop-rock dérangeante. De grâce, que l’on ne qualifie pas ces maladresses lamentables de « décalages » et d’«audace », ne serait-ce que par respect pour ceux qui en usent réellement avec habileté et justesse.
L’introduction est plate à souhait, en cela elle introduit fort bien le déroulement des actions du film : une incessante suite de scènes répétitives, muettes, parsemées néanmoins de rares dialogues inintéressants et insipides. Une stérilité émotionnelle exceptionnelle qui enfonce le spectateur dans une léthargie chronique, dont il n’est tiré que pour s’extasier devant la beauté de Kirsten Dunst, ou au contraire, pour pester contre la jeune actrice, qui semble avoir abandonné ses livres d’histoire au profit d’une préparation auprès des jouvencelles à peine pubères des agences de mannequinat. Des acteurs lisses comme du marbre, fades comme des huîtres sans citron qui, au lieu de sauver la platitude du scénario, l’enfoncent sans une once de ménagement. Car aucun fait ne marque, en lui-même : seul le détail inlassablement réitéré y prétend, au même titre que le désintérêt culturel des scénaristes. Si vous pensez que l’histoire de Marie-Antoinette comporte moult faits passionnants (tels la guillotine, le procès, l’avant-procès, la manipulation viennoise dont elle était victime à Versailles même, la révolution française), permettez à Miss Coppola de vous détromper. De la vie de la reine, vous n’êtes censés retenir que les pâtisseries, les chaussures et la frustration sexuelle. Ou comment préférer les minauderies adolescentes à l’aspect historique infiniment plus intéressant du contexte. Une mièvrerie et un simplisme américains grandioses – veuillez excuser la redondance.* Ce film est une évocation de la vie d’une Marie-Antoinette peinte telle une Paris Hilton du dix-neuvième siècle – la levrette en moins. Un retour inintéressant sur les coulisses de Versailles, avec le professionnalisme rétrospectif que l’on connaît aux magazines People.
Enfin, cerise sur le navet : les erreurs historiques. Extrapoler des rumeurs, ne pas maîtriser ses cours d’histoire et spéculer sur l’intimité d’une reine sont d’une irresponsabilité rare, à l’heure où le désintérêt de la culture se fait de plus en plus cruel et où les films deviennent des références de vérité pour une jeunesse de plus en plus abrutie. Depuis quand le sacre a-t-il lieu à Versailles ? Qui prouve que Marie Antoinette a bel et bien eu une relation avec Axel de Fersen ? De même, depuis quand la grâcieuse Madame du Barry, qui charma Voltaire lui-même, est-elle une immonde rustre aux manières barbares ?
• Points négatifs :
Ressources système insuffisantes.
• Points positifs :
Les images sont splendides et les costumes exceptionnels. Or, quand on se permet de louer Versailles, le mérite est-t-il réellement présent ? Autrement, ce film est un excellent somnifère. Sofia Coppola, au-delà des limites que fixent la réalisation, ne s’est pas contentée de retranscrire avec exactitude l’ennui de la jeune reine, mais a également tenu à créer un lien empathique entre Marie-Antoinette et le public : il s’ennuie.
Après lost in translation, Sofia Coppola assume l’amour ostentatoirement sensible qu’elle semble porter à l’ennui. Et s’y distingue quand il s’agit de le filmer. Elle réussit avec ce dernier « opus » à créer un film caractéristique d’une jeunesse qui se surestime, mais qui manque cruellement de culture et de subtilité. Magistral.